La disparition du Général Proust

22 novembre 2019

Albertine

Le visage des choses change pour nous comme celui des personnes… (Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.)

Le temps passe et passe et s'arrête et passe et l'histoire s'arrête et le visage des choses change, (son cœur est triste jusqu'à la nausée de repentir et d'anxiété), Ganançay pense que le monde continuera perpétuellement à lui échapper, il mène en effet une vie si fragmentée que même s'il ne perçoit pas le moindre lien entre deux événements, il tente sans arrêt de trouver une signification à leur coïncidence. Tout lui est signe et présage : il lui faudrait faire quelque chose, difficile en effet d'admettre que des changements aussi attendus en viennent à modifier le goût, la saveur même de l'air qu'il respire… à faire battre son sang plus vite… Bien qu'il n'ait qu'une très vague idée de ce que peuvent être les passions, il s’est souvent trouvé confronté à des envies de meurtres mais Ganançay croit que la rêverie doucereuse est une attitude lyrique, qu’il est malheureux, au comble du désespoir. Sa vie avec Albertine s'est ainsi étirée dans de longues vagues velléitaires sans suites qu’ils sont les seuls à subir. Quel signe restera-t-il un jour de leurs résignations et de leurs attentes ? Ils mènent des rêves d'enfants qui n’auraient demandé qu'à devenir actifs, attendent la venue de quelque chose d'indistinct, prennent leurs distances, se disent que le temps va s'étirer encore et encore qu’il n’y a aucune raison que cela cesse, que le monde sera ce qu’il est parce qu’il n’est pas de raison profonde qu’il soit autrement. Il traverse la vie comme le Salon cherchant dans les regards à la fois des interrogations muettes et les réponses à ces interrogations. Son esprit vagabonde ainsi d’un moment à l’autre, d’un visage à un souvenir, d’une saveur à un moment, d’une couleur à une autre beaucoup plus ancienne… d’un souvenir à l’autre.

L'espace de son enfance est si étonnamment ponctuel, enfermé dans l'instantané, l'impensé qu'il est incapable de le penser autre. Sans en avoir une claire conscience, c’est ainsi qu'il recherche Oriane — ou plus précisément encore cette jeune femme qui, de la plus banale des façons, s’est, par son mariage avec son ami par la suite devenu Général, insérée dans sa vie se trouvant malgré elle d’une façon certaine construite par son enfance — dans la foule des convives, se demandant quels signes, susceptibles de la lui faire reconnaître, porte son visage, si l’événement qui les a rendu complices, s’y est déjà inscrit, de quelle façon et si cette complicité nouvelle est devenue lisible à tous ceux dont l’intelligence est assez vive pour être capable de la lire.

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Argencourt

 

S’approchant du buffet, Françoise n'a aucune mémoire du pourquoi réel de sa rencontre avec Argencourt dont elle aperçoit la haute silhouette don quichotesque. Leur premier souvenir commun semble remonter à cette nuit de juin où, alors qu’elle était encore une jeune mariée, ils ont dansé pour la première fois ensemble. Puis emportés par les pulsions — plutôt que maîtres de leur passion — ils se sont rapidement aimés, détestés, haïs. En fait, ils en sont toujours au même point, comme si leur vie se faisait sans eux : fétus enlevés par des courants contraires, Françoise s’est peu à peu détachée des désirs d’Argencourt qui s’est éloigné d’elle pour tomber dans ceux de Ganançay. Non seulement Argencourt n’aime plus Françoise, mais elle est devenue pour lui comme une morte un peu pleurée, puis l’oubli est venu, et quand elle le retrouve, elle sait ne plus pouvoir s’insérer dans une vie qui n’est plus faite pour elle. Françoise s’est ensuite de même détachée peu à peu des désirs de Ganançay qui s’est éloigné à son tour : elle s’est à jamais guérie du romanesque.

Lorsqu’elle s'évade, c’est vers le passé, cherche à s'oublier dans ses souvenirs : Françoise a, par intervalles, une irrépressible envie de retourner au monde de l'enfance, s'enrouler complètement dans une couverture d'insouciance, enfouir sa tête dans le duvet de mondes imaginaires plus exaltants les uns que les autres. Sans raison particulière, elle fait sans cesse attention à des choses anodines, retrouve un goût de madeleine, une odeur d’herbe humide d’une fin de soirée d’été, revoit l’habit de pirate à chemise vermillon étrenne d'un vieil oncle à son frère Elstir qu’elle aimait tant lui emprunter, le coquillage échangé avec Rachel lors d’un voyage adolescent, ce premier sourire que — par un soir d’été au bord de la mer — Palancy fut pour elle alors que, ne se connaissant pas encore, elle ignorait qu’il allait l’épouser…

Ces souvenirs l'émeuvent étrangement : sa vie est partagée entre le rêve de ce qu’elle a été et l’ignorance de ce qu’elle croit être, son passé aussi la dépasse tant il lui apparaît fait de fragments d’un puzzle dont elle ne connaît pas l’image entière.

23 novembre 2019

Bréauté

…on se sert tout de même des armes conquises pour achever de s’affranchir de celui qu’on a momentanément vaincu. (Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.)

Bréauté a rejoint Roberte près du buffet : bien qu’ils ne se parlent presque plus depuis très longtemps, il leur faut savoir, parfois, en quelques lieux, sauver quelques apparences. Qu’il soit toujours aussi élégant — qu’elle soit toujours aussi élégante — que lorsqu’ils se sont épousés ne leur importe guère, il y a longtemps qu’entre eux ne s’interpose plus aucun sentiment, que chacun, comme il l’entend, mène sa vie indépendante, lui s’abîmant dans la politique et ses flirts avec les cercles qui entourent les gouvernants, elle — se servant des armes conquises pour achever de s’affranchir de celui qu’elle a une fois vaincu — se consolant de ses absences dans des liaisons plus ou moins passagères dont sa finesse et sa silhouette rendent l’établissement facile.

Entraînant avec lui Roberte, Bréauté va de l’un à l’autre cherchant dans la foule des convives à qui il pourrait être utile de dire un mot, de serrer une main, pour qui il serait bienvenu d’aller chercher un verre au buffet, de qui il doit plus simplement être aperçu car il n’ignore pas que ce n’est pas ici qu’il recueillera quelques informations réellement utiles, glanant ici ou là tout au plus quelques ragots ou autres détails qui lui permettront d’infirmer — ou de confirmer — ce que par ailleurs il savait — ou soupçonnait — déjà. Ce qui par dessus tout lui importe c’est l’image qu’en ce lieu, où l’on doit se montrer, il va donner de lui : dans ce but, sa femme lui est une auxiliaire momentanément utile, sa beauté lui est une arme lui permettant tout à la fois de se détacher davantage de celle qu’il a autrefois vaincue et d’espérer affaiblir les défenses de ceux qu’aujourd’hui il voudrait séduire ou convaincre. Il ne faut ainsi pas compter sur lui pour défendre dans son ménage une morale conjugale dont il professe par ailleurs la nécessité.

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